L'impact de la guerre civile sur la conservation des aires protégées au Rwanda

Andrew J. Plumptre

Michel Masozera

Amy Vedder

Biodiversity Support Program

Projet Conflit armé et environnement

Étude de cas du Rwanda


Table des matières

Résumé

Introduction

Bref historique de la guerre civile et du génocide au Rwanda

Impacts de la guerre sur la biodiversité au Rwanda

Conséquences économiques de la guerre au Rwanda

Leçons tirées

Conclusions

Références

Acronyms

Auteurs


Mérites pour la publication

Auteurs: Andrew J. Plumptre, Michel Masozera, Amy Vedder
Allard Blom et Jean Yamindou
Service de publication: Grammarians, Inc.
Responsable de la publication: Kate Sullivan
Préparation et révision: Grammarians, Inc.
Photographies de la couverture: Martin Leuders
Conception de la couverture: Steve Hall
Directeur du projet Conflit armé et environnement du BSP: James Shambaugh
Directrice du Service des Communications du BSP: Sheila Donoghue
Directrice du Programme BSP pour l’Afrique et Madagascar et Directrice générale du BSP: Judy Oglethorpe

Veuillez citer cette publication de la manière suivante : L'impact de la guerre civile sur la conservation des
aires protégées au Rwanda. Washington, D.C., U.S.A.: Biodiversity Support Program.


Cette publication est un des sept cas d’études qui font partie de la recherche conduite pour le projet Conflit armé et environnement du BSP. Les autres six cas d’études sont disponsibles par l’intermédiaire du site www.BSPonline.org.


Cette publication a été rendue possible grâce au soutien accordé au Biodiversity Support Program par le Bureau Afrique de l’United States Agency for International Development (USAID), Office of Sustainable Development, sous les termes de l’accord de coopération no AOT-A-00-99-00228-00. Les opinions exprimées ci-dessus sont celles des auteurs et ne sont pas nécessairement celles de l'USAID.

© 2001 par World Wildlife Fund, Inc. Washington, D.C. Tous droits de reproduction réservés. La reproduction de cette publication à des fins éducatives et autres fins non commerciales est autorisée sans la permission préalable des auteurs. Cependant, WWF, Inc. exige qu’une demande écrite préalable soit effectuée et que sa contribution soit mentionnée. WWF, Inc. ne demande pas de compensation financière pour l’utilisation non commerciale de ses publications et n’a pas l’intention de restreindre l’utilisation de ses travaux de recherche et de ses conclusions par l’application de ce droit d’auteur.


Résumé

Le génocide qui s'est déroulé au Rwanda en 1994 et l'insécurité au cours des années qui l'ont précédé et suivi ont engendré de nombreux problèmes dans la protection de régions importantes du point de vue de la conservation au Rwanda. Les résultats de récentes études montrent que les populations de grands mammifères ont été réduites dans trois aires protégées principales au Rwanda : la forêt de Nyungwe, le Parc national de l'Akagera et les volcans Virunga. Les forêts de Gishwati et de Mukura ont été pratiquement détruites et le Parc national de l'Akagera est réduit à 30% de sa superficie d'origine. Malgré ces pertes, la conservation a connu quelques réussites, dont la protection de la plupart des gorilles de montagne dans la région des volcans Virunga et la préservation de la forêt de Nyungwe intacte. Les leçons qui ont été tirées des opérations au Rwanda lors de cette période soulignent l'importance du maintien d'une présence lors des périodes d'instabilité ainsi que l'importance du personnel subalterne pour permettre le déploiement d'efforts de conservation.

Introduction

Le Rwanda est l'un des plus petits pays d'Afrique et, jusqu'à il y a 20 ans, il était peu connu du monde extérieur. Son taux élevé de fertilité du sol, dû à des sols volcaniques riches, l'a doté de la densité de population la plus élevée du continent africain, avec jusqu'à 500-700 hab./km2 (Waber, 1987a, 1989; Olson et al., 1995). Plus de 95% de la population vit de l'agriculture et a donc besoin de terres, ce qui exerce une grande pression sur les autres écosystèmes naturels du pays, qu'il s'agisse de savanes, de forêts ou de zones humides.

Malgré cette pression, deux parcs nationaux et plusieurs réserves forestières ont été créés vers le milieu des années 50 pour assurer une protection complète ou un développement durable (Weber, 1987b, 1989). Une grande partie de ces régions s'est progressivement transformée en terres agricoles (Weber, 1989) mais même en 1990, plus de 10% du pays bénéficiait encore d'une certaine forme de protection (Figure 1). Au milieu des années 70, la recherche et le tourisme dont les gorilles ont fait l'objet, ont commencé à attirer l'attention sur le Rwanda et à la fin des années 80, le "tourisme gorilles" était une source importante de devises pour le gouvernement, la deuxième après les exportations de thé et de café (Weber, 1987b, 1989, 1993; Vedder et Weber, 1990).

Figure 1. Carte du Rwanda montrant l'emplacement des aires protégées. Situation in 1990.

Durant cette période, le Rwanda était un bénéficiaire important de l'aide extérieure et était considéré comme l'un des pays modèles pour la communauté de développement (Uvin, 1998). Des sommes d'argent considérables (des millions de dollars américains) ont été investies dans des projets d'agriculture et de développement et la gestion des ressources naturelles a également bénéficié dans une large mesure de cette aide. Malgré cette aide financière, un fossé politique croissant séparait les personnes au pouvoir, principalement les factions représentant le nord-ouest du pays et les autres. Le nord-ouest du pays est une région contrôlée par le groupe ethnique des Hutu et n'a jamais été fortement contrôlée par les dirigeants tutsi (l'autre grand groupe ethnique au Rwanda) avant la colonisation belge. En 1990, le président et la plupart de ses proches conseillers provenaient de cette région. Vers la fin des années 80 et le début des années 90, l'aide extérieure a commencé à diminuer, les donateurs demandant des réformes économiques et une transition vers une plus grande démocratie. Cette réduction de l'aide a probablement contribué à accroître l'instabilité dans le pays. En octobre 1990, une guerre civile a éclaté et a finalement conduit au génocide en 1994. Un faible niveau d'insécurité a subsisté jusqu'à aujourd'hui. Cette étude de cas analyse l'impact de la guerre et de l'instabilité qui en a résulté sur la conservation au Rwanda et met l'accent sur certaines leçons qui ont été tirées lors des tentatives de maintien d'opérations de conservation durant cette période.

Bref historique de la guerre civile et du génocide au Rwanda

En 1990, le Front patriotique rwandais (FPR) attaqua le Rwanda au départ de l'Ouganda et établit une base dans les volcans Virunga. Pendant quelque temps, ses membres tentèrent de négocier un retour pacifique au Rwanda mais le gouvernement rejeta cette demande, prétextant qu'il n'y avait aucune terre pour installer la population. La plupart des leaders du FPR ayant aidé le président de l'Ouganda à prendre le pouvoir durant la guerre civile entre 1981 et 1996, ils avaient donc l'habitude du conflit et étaient avides de pouvoir dans leur propre pays.

Les volcans Virunga représentent une chaîne de montagnes à cheval sur les frontières de l'Ouganda, du Rwanda et de la République démocratique du Congo (RDC) et comprennent trois parcs nationaux, un dans chaque pays. Le FPR était en grande partie composé des descendants des Tutsi qui avaient fui le Rwanda à la fin des années 50 et au début des années 60 pour éviter les conflits interethniques entre Tutsi et Hutu. Après son invasion du Rwanda, le FPR est resté présent dans la région des volcans Virunga durant l'ensemble de la période 1990-1994.

Au cours de cette période, la communauté internationale a tenté plusieurs fois de promouvoir la paix et, en août 1993, un accord de paix a été dûment signé. Néanmoins, les forces politiques extrémistes étroitement liées au gouvernement rwandais n'étaient pas satisfaites du plan de paix, en particulier à cause du pouvoir que le FPR réclamait au sein des forces armées nationales. En avril 1994, alors que le président rwandais revenait d'Arusha en Tanzanie, où il avait achevé les pourparlers sur le partage du pouvoir avec le FPR, son avion a été abattu par un missile, le tuant ainsi que le président hutu du Burundi. Des meurtres politiques ont immédiatement commencé à Kigali (la capitale). Ils avaient évidemment été prévus avant l'accident d'avion et ont conduit au génocide d'environ 800 000 Tutsi et Hutu modérés. Ces massacres ont été perpétrés par des milices appelées interahamwe ("ceux qui travaillent ensemble"). Après l'accident d'avion, le FPR a lancé une offensive importante, tentant de mettre fin aux massacres et, au début du mois de juillet, il s'était emparé de Kigali. Fin juin, le gouvernement français a lancé l'Opération Turquoise pour occuper le sud-ouest du Rwanda et empêcher les massacres des deux côtés. Certains affirment qu'il s'agissait d'une opération visant à protéger les leaders du gouvernement rwandais auxquels la France avait apporté son soutien contre le FPR (Berry et Berry, 1999; Prunier, 1995).

En juillet 1994, le FPR s'est emparé du reste du pays et a déclaré la fin de la guerre. Néanmoins, entre 1,7 et 2 millions de Hutu ont fui le Rwanda en juillet et en août par crainte de représailles et d'énormes camps de réfugiés ont été installés dans l'est du Congo (RDC) et dans l'ouest de la Tanzanie pour les accueillir. Ces camps sont devenus des sites à partir desquels l'interahamwe et les anciennes forces gouvernementales pouvaient réarmer, entraîner et lancer des attaques de guérilla sur des cibles civiles et militaires au Rwanda. Le calme relatif est revenu au Rwanda au cours de l'année 1995 et dans la majeure partie de l'année 1996, mais des attaques de guérilla sporadiques ont commencé à se produire, les guérillas utilisant souvent les forêts des aires protégées comme bases. En octobre 1996, les forces fidèles au nouveau gouvernement rwandais ont lancé une offensive pour déloger l'interahamwe des camps de réfugiés en RDC et rapatrier les réfugiés qui souhaitaient regagner le Rwanda mais qui craignaient de le faire à cause des menaces proférées par l'interahamwe. L'offensive a été une franche réussite en ce qui concerne la fermeture des camps et le rapatriement des réfugiés. Elle a également conduit à la guerre en République démocratique du Congo qui s'est achevée par le renversement du président de ce pays, Mobutu Sese Seko, en 1997.

Après le retour de milliers de réfugiés, les attaques sporadiques au Rwanda se sont intensifiées, en particulier dans le nord-ouest du pays, bastion politique du précédent gouvernement. Au cours des années 97 et 98, les massacres étaient répandus dans les préfectures de Ruhengeri et Gisenyi, perpétrés par l'interahamwe et le FPR dans des frappes de représailles (African Rights, 1998). Cette instabilité s'est poursuivie jusqu'au début 1999, et la paix a ensuite été largement rétablie dans l'ensemble du pays, même s'il existe encore des attaques sporadiques aujourd'hui.

Impacts de la guerre sur la biodiversité au Rwanda

En 1990, l'Office rwandais du tourisme et des parcs nationaux (ORTPN) du ministère de l'Environnement et du Tourisme est chargé de la gestion des parcs nationaux, à savoir du Parc national des volcans dans la région des volcans Virunga, du Parc national de l'Akagera à l'est et d'une partie de la Réserve forestière de Nyungwe. Les autres aires protégées (forêt de Gishwati et des parties de la forêt de Nyungwe) étaient gérées par la Direction générale des forêts (DGF) du ministère de l'Agriculture et de la Gestion des forêts. Malgré cette gestion commune, les impacts de la guerre sur chacun des parcs et des principales réserves forestières au Rwanda ont été différents. Afin d'évaluer les impacts, nous avons examiné les changements dans le nombre de grands mammifères, lorsqu'il existe des données, car les populations de grands mammifères sont souvent décimées en temps de guerre parce qu'elles fournissent une source de protéines aux armées et aux réfugiés.

Volcans Virunga

La région des volcans Virunga couvre environ 425 km2 de forêts et d'espaces verts qui sont à cheval sur les frontières du Rwanda, de l'Ouganda et de la RDC, à une altitude de 2600-4500 mètres. Au Rwanda, le Parc national des Volcans (PNV) couvre environ 150 km2. La région est plus connue pour ses gorilles de montagne (Gorilla gorilla beringei) et le Centre de recherche Karisoke (CRK) fondé par Dian Fossey, où les chercheurs ont étudié ces animaux pendant plus de 30 ans. Au début des années 80, après des travaux-pilotes et des recherches soutenus par la Wildlife Conservation Society (WCS), le Projet Gorilles de montagne a été créé avec l'aide de l'African Wildlife Foundation (AWF), du Fauna and Flora International (FFI) et du World Wildlife Fund (WWF) (Weber, 1981; Veder and Weber, 1990). Ce projet a conçu et mis en œuvre un programme de tourisme, qui a fini par être considéré comme un projet de conservation modèle et qui a rapporté des millions de dollars au Rwanda et à l'ORTPN. Cet argent a également contribué indirectement à soutenir des efforts de conservation dans d'autres aires protégées au Rwanda. Le Programme international de conservation des gorilles (PICG) est devenu trop important pour le Projet Gorilles de montagne. Immédiatement avant la guerre, l'ORTPN était en partie financé par le PICG et le CRK était financé par le Dian Fossey Gorilla Fund (DFGF).

Après l'invasion par le FPR en 1990, il était dangereux d'entrer dans la forêt à l'est des volcans Virunga entre les volcans Sabinyo et Muhabura. Des mines antipersonnel avaient été enterrées par les deux camps dans le parc et ses abords. Néanmoins, le personnel du parc a continué à patrouiller dans la forêt dans la partie occidentale du parc. En 1991, l'armée rwandaise a fauché une bande de végétation de dix mètres de large à travers la forêt pour lui permettre de patrouiller et pour empêcher tout soldat du FPR d'accéder à la partie occidentale du parc. L'armée rwandaise tirait parfois au mortier dans les forêts sur le FPR.

Les chercheurs nationaux et internationaux qui travaillaient dans la forêt en RDC ont été évacués plusieurs fois entre 1990 et 1994, lorsque la sécurité se détériorait. Au début des massacres en 1994, le directeur du CRK a été évacué vers l'est du Congo (RDC) et, avec le représentant du CRK pour le PICG, a contribué à installer un camp de réfugiés pour les employés du parc et du CRK qui traversaient la frontière par la forêt. Au Rwanda, la plupart des infrastructures du parc ont été détruites et les bâtiments ont été pillés (Werikhe, Mushenzi et Bizimana, 1998). La plupart des réfugiés du Rwanda s'étaient installés près de la partie congolaise du Parc des Virunga en RDC, conduisant au défrichement d'une grande partie de la forêt pour récolter du bois à brûler (Lanjouw, Cummings et Miller, 1995; Henquin et Blondel, 1996; Biswas et Tortajada-Quiroz, 1996).

Un mois plus tard, la plupart des employés du parc et du CRK sont retournés au Rwanda, après que le FPR se soit emparé du pays et que la sécurité se soit améliorée, même si bon nombre d'entre eux avaient perdu des amis ou des parents à cause du choléra dans les camps au cours de cette période d'un mois. Sur le chemin du retour, ils ont été attaqués par l'interahamwe en RDC, qui ne voulait pas que les réfugiés reviennent au Rwanda. À cette époque, tous les cadres supérieurs du PNV avaient quitté le Rwanda et il était trop dangereux pour eux de se trouver près du parc. En conséquence, les employés subalternes qui revenaient ont pris la responsabilité d'organiser des patrouilles, de surveiller les groupes de gorilles et de transporter les salaires du personnel des aires protégées à partir de Kigali en taxi. De plus, le PICG a fournit une aide financière à l'équipe de déminage qui a enlevé toutes les mines antipersonnel. Finalement, le "tourisme gorilles" a repris en 1995.

En 1996, une étude a été réalisée pour évaluer l'impact de la guerre sur les ongulés dans le PNV (Plumptre et Bizumuremyi, 1996; Plumptre, et al., 1997). Elle a montré que le nombre d'ongulés n'avait pas beaucoup changé depuis 1989, même si certaines preuves montraient qu'ils avaient migré vers de plus hautes altitudes dans le parc (Figure 2). Une explication possible de cette migration est que le braconnage s'était intensifié à des altitudes plus basses. Le braconnage s'était intensifié, comme en témoigne l'augmentation des ventes et la diminution des prix sur les marchés de la viande d'animaux de brousse, alors que le prix de la viande indigène augmentait. Le prix de la viande indigène a augmenté suite à une perte de bétail durant la guerre, et la viande d'animaux de brousse était utilisée pour satisfaire la demande en viande.

Figure 2. Changements dans l'abondance relative d'ongulés (sur base des incidents de bombardement de cultures signalés) dans le Parc national des Volcans entre 1988/9 et 1996. * = changement important en nombre.

En 1997 et 1998, bon nombre d'employés du parc et du CRK ont été la cible de l'interahamwe parmi les réfugiés rentrant au pays, entraînant la mort de nombreuses personnes. De nombreux autres réfugiés ont fui et ont vécu dans la forêt durant cette période, entraînant un braconnage élevé d'animaux de brousse. En 1999, il était possible de reprendre les visites de recherche sur les gorilles, et le tourisme a repris une fois de plus. Il est surprenant de constater que peu de gorilles des familles habituées à la présence humaine ont été tués pendant la guerre, bien qu'il soit nécessaire de procéder à un recensement pour confirmer cette tendance sur l'ensemble de la population. Des informations sur les portées de familles de gorilles, receuillies par les gardiens du parc lors d'une patrouille en forêt, indiquent que la population a augmenté d'au moins 350 animaux (J. Kalpers, E. Williamson et A. McNeilage – en cours de préparation), mais seul un recensement complet nous donnera une idée de la population totale. Un recensement est prévu dès que tous les secteurs des volcans seront suffisamment sûrs.

Réserve forestière de Nyungwe

La Réserve forestière de Nyungwe, dans le sud-ouest du Rwanda, couvre 970 km2 de terrain très montagneux et abrite l'une des plus grandes forêts subalpine d'Afrique. Elle contient de nombreuses espèces endémiques au Rift albertin, en particulier 25 espèces d'oiseaux endémiques et deux primates régionaux endémiques. Avant la guerre, la forêt avait été divisée en quatre zones de gestion, dans le cadre d'un plan d'action pour la conservation des forêts le long de la Crête Zaïre-Nil (DGF, 1984). Chaque zone bénéficiait du soutien financier d'une agence différente : la Caisse centrale française, le gouvernement suisse, le Fond européen pour le développement et la Banque mondiale. À cette époque, 40% de la forêt étaient officiellement désignés comme réserve naturelle et étaient gérés par l'ORTPN ; environ 10% de la frange étaient ouverts à l'exploitation forestière et 50% étaient inventoriés pour permettre l'évaluation des formes adéquates d'utilisation (Weber, 1989). Le Projet Conservation de la forêt de Nyungwe (PCFN), soutenu par la Wildlife Conservation Society (WCS), a été créé en 1987 pour aider l'ORTPN à lancer un programme de tourisme, de recherche et de surveillance de la réserve naturelle.

Cette forêt a été moins touchée par la guerre au Rwanda parce qu'il y avait une certaine stabilité dans la région pendant la période 1990-94. Durant la période de guerre la plus intense en 1994, la forêt était sous contrôle des Français durant l'Opération Turquoise et, en conséquence, peu de combats s'y déroulaient. En 1994, les directeurs expatriés du PCFN et les cadres supérieurs du Rwanda ont quitté le pays, laissant la gestion du projet entre les mains du personnel subalterne. Les projets bénéficiant d'une aide internationale dans chacune des quatre zones de gestion furent interrompus et n'ont jamais été repris après le génocide. Le garde forestier en chef employé par l'ORTPN est resté mais a été tué par la suite. Pendant cinq mois, le personnel subalterne a poursuivi le travail alors qu'il ne percevait aucun salaire (Fimbel et Fimbel, 1997). Comme la sécurité s'améliorait, il était possible de nommer un nouveau garde forestier et les directeurs du PCFN sont retournés pour une courte visite, nommant un remplaçant rwandais. En 1995 et 1996, l'Armée patriotique rwandaise (APR-composée du FPR) a empêché la population locale d'entrer dans la forêt car elle soupçonnait celle-ci d'abriter des combattants formant des poches de résistance, en particulier près de la frontière du Burundi. Le PCFN et l'ORTPN ont pu poursuivre leurs opérations, la sécurité étant garantie par l'APR.

En 1998, le calme était revenu dans cette région et la présence de l'APR était assez réduite. Malgré cette accalmie, les communautés locales ont accentué leurs pressions sur les ressources naturelles. Au Rwanda, les menaces pesant sur les aires protégées étaient moins importantes pendant le conflit qu'immédiatement après, lorsque le gouvernement, faisant l'objet d'un remaniement, éprouvait des difficultés à faire appliquer la loi sur le terrain. À cette époque, l'ORTPN était à court d'aide financière et le PCFN aidait donc à patrouiller dans la forêt. À cette époque, le braconnage était très important dans la forêt. Un grand nombre de pièges ont été régulièrement découverts après la guerre et le départ ultérieur de l'armée, et le nombre d'ongulés, de porcs-épics (Atherurus africanus) et de rats de Gambie (Cricetomys gambianus) a fortement diminué le long des secteurs de forêt surveillés par le PCFN (Figure 3). C'était la conséquence directe du grand nombre de pièges présents, comme le prouve une moyenne de 300-400 pièges récoltés chaque mois par les patrouilles. On pense également que le dernier éléphant dans le Nyungwe a été tué en 1999 par des braconniers à la recherche d'ivoire. En conséquence, il ne reste pas beaucoup de grands mammifères dans la forêt pour permettre un contrôle de l'étendue de la végétation herbacée de sous-étage. La manière dont l'absence de grands mammifères peut influer sur la forêt et sa régénération est encore inconnue à ce jour.

Figure 3. Mesures du niveau de braconnage dans le Nyungwe après le génocide en 1994 : (a) nombre de pièges récoltés autour de l'Uwinka et du Gisakura par le personnel du PCFN ; (b) nombre de signes de potamochères, duikers, porcs-épics et rats de Gambie dans les secteurs surveillés par le personnel du PCFN autour de l'Uwinka.

Parc national de l'Akagera

Le Parc national de l'Akagera à l'est du Rwanda couvrait autrefois 2500 km2 de savanes, zones boisées, herbages et zones humides dans le parc et la réserve de chasse adjacente de Mukura. Ce parc était extrêmement riche en grands mammifères et était en particulier important pour la conservation des guibs d'eau (Tragelaphus spekeii) et des antilopes rouannes (Hippotragus equinus). De plus, une extraordinaire variété d'oiseaux y avait élu domicile, du fait de sa diversité d'habitat, de sa position clé dans les voies migratoires et de ses zones humides étendues. Durant la première invasion au début des années 90, ce parc a été envahi par le FPR, qui a été refoulé en Ouganda par l'armée, aidée de l'armée congolaise (alors zaïroise). De nombreux animaux ont été tués dans ce parc entre 1990 et 1993 (Fourniret, 1994; Kanyamibwa, 1998; Williams et Ntayombya, 1999) du fait de la présence de militaires dans le parc, qui chassaient activement les animaux pour se nourrir.

Avant la guerre, le World Wildlife Fund (WWF) a aidé l'ORTPN à gérer le parc. Il a rappelé son personnel en 1990, et l'ORTPN a lutté pour continuer à soutenir le parc. Après le génocide en 1994 et le changement de gouvernement, la politique officielle a permis à de nombreux Tutsi de retour au pays d'occuper une grande partie du parc. En effet, bon nombre d'entre eux revenaient avec des bovins qui avaient besoin de pâturages et le parc était la seule terre où chacun pouvait s'installer facilement. Il y eut un tollé international à ce sujet et, finalement, en novembre 1998, le parc a été officiellement redéfini comme une région protégée de 732 km2, soit environ 30% de sa superficie d'origine (Williams et Ntayombya, 1999). On estime que cette réduction conduira à une perte de 15% des espèces d'arbres et d'arbustes, de 20% des espèces herbacées et d'environ 13% des espèces d'oiseaux du parc (Nyilimanzi, et al., 1997). L'Agence allemande de coopération technique (GTZ) aide actuellement l'ORTPN à gérer l'Akagera.

Les estimations concernant les densités de grands mammifères entre 1991 et 1997/98 montrent d'importantes réductions dans les chiffres (Figure 4) jusqu'à environ 30% de leur population initiale (Williams et Ntayombya, 1999). Ce phénomène résulte d'une chasse importante pendant la guerre et d'une perte de l'habitat vital qui fut réservée aux bovins après la guerre.

Figure 4. Changements dans les populations de grands mammifères entre 1991 et 1997/98. Données de Williams et Ntayombya, 1999. La courbe de population des impalas est réduite à un tiers de la taille actuelle de cette population afin de pouvoir figurer sur le graphique.

Réserves forestières de Gishwati et de Mukura

Les Réserves forestières de Gishwati et de Mukura ont été gravement touchées par les activités humaines avant la guerre civile rwandaise. Le Gishwati couvrait environ 280 km2 au milieu des années 70 et des populations de chimpanzés (Pan troglodytes) et de singes dorés (Cercopithecus mitis kandti) y habitaient, même si la forêt était assez dégradée par de nombreuses années de pâture de bétail dans la forêt (Weber, 1989). La Banque mondiale a soutenu un projet intégré de pâturages pour bétail et de foresterie qui a transformé 100 km2 en pâturages et 100 autres km2 en plantations de pins au début des années 80. Une zone de 30 km2 a été désignée comme zone militaire au nord de la forêt, ne laissant que 50 km2 de forêt naturelle. Cette forêt n'a jamais fait l'objet d'efforts de conservation sérieux, bien que la Banque mondiale ait procédé à une étude de sa biodiversité en mammifères en 1985 (Vedder, 1985) et que la conservation de la forêt soit l'un de ses objectifs de projet. Pendant et après la guerre, la partie nord de Gishwati était utilisée pour des camps de personnes déplacées, dont le nombre croissait rapidement. Les populations s'installaient et s'adonnaient à l'élevage dans la réserve. En 1997 et 1998, la forêt a également servi de cachette à de nombreux membres de l'interahamwe et de nombreuses opérations militaires ont été exécutées dans la forêt afin de les déloger. Suite à la présence militaire accrue dans la région, la population locale a souvent fui les villages vers des régions plus stables, engendrant ainsi une dégradation accrue de la forêt et des terres.

La forêt de Mukura couvrait seulement environ 20 km2 à la fin des années 70 et n'a jamais été sérieusement étudiée pour sa valeur du point de vue de la biodiversité. Le plan de gestion de la Crête Zaïre-Nil (DGF, 1984) ayant pour objectif de protéger cette réserve et de planter une zone-tampon de pins autour d'elle, la Banque mondiale a soutenu certains de ces travaux de replantation. La forêt n'a cependant jamais fait l'objet d'efforts de conservation directs.

Au début de l'an 2000, la WCS/PCFN a procédé à une étude des deux forêts pour évaluer l'état de la forêt naturelle et pour déterminer s'il était utile d'encourager les efforts de conservation. Cette étude faisait suite à une demande du département de l'Environnement, qui subissait des pressions visant à déplacer les réfugiés de Gishwati et les installer ailleurs (le Parc national des Volcans était un site proposé). Les conclusions de l'étude étaient moroses. Il restait peu de la forêt initiale de Gishwati : seulement quelques bosquets couvrant moins d'un hectare. Mukura avait également été gravement dégradée, ne couvrant plus que 8 km2 environ. Néanmoins, ces quelques kilomètres abritent plusieurs oiseaux endémiques au Rift albertin qui sont importants du point de vue de la conservation. Il est peu probable que ces populations soient viables à long terme dans un habitat si petit. Nyungwe et le Parc national des Volcans sont aujourd'hui les seuls sites où ces espèces ont des chances de survivre à court ou long terme.

Conséquences économiques de la guerre au Rwanda

La guerre au Rwanda a eu des conséquences importantes sur l'économie du pays qui, à son tour, a affecté l'aide à des projets de conservation dans ses parcs et ses réserves forestières. Le tourisme était une source importante de revenus pour le gouvernement et l'ORTPN, avec des recettes s'élevant à environ 1 million de dollars de droits d'entrée. En outre, les estimations concernant les dépenses effectuées par les touristes pour les aliments, le transport et le logement se situent entre 3 et 5 millions de dollars américains (Weber, 1993; Butynski et Kalina, 1998). Après l'invasion du FPR en octobre 1990, le nombre de touristes a sévèrement chuté (Figure 5) et n'est pas encore remonté. En conséquence, il y a eu une baisse simultanée des revenus de l'ORTPN pour couvrir les salaires de son personnel.

Figure 5. Nombre de touristes venant voir les gorilles au Rwanda entre 1976 et 1997. L'augmentation observée en 1995 était principalement due aux assistants de nombreux projets établis au Rwanda et venus voir les gorilles, mais l'insécurité s'est accentuée à la fin de l'année 1996 et les activités touristiques ont été interrompues en 1997. Nous ne disposons pas d'informations récentes mais nous savons que le tourisme a repris en 1999 et que les chiffres du tourisme sont remontés à environ 30% en pleine saison touristique.

La guerre a également conduit à la fermeture de bon nombre de projets principaux financés par l'aide extérieure dans le pays. Lorsque la sécurité s'est dégradée au Rwanda entre 1990 et 1994, tous les grands donateurs bilatéraux et multilatéraux se retirèrent des projets de financement. L'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a cessé de financer des projets dans la forêt de Nyungwe et le Parc national des Volcans en 1990, entraînant le retrait d'une aide prévue d'environ 1,5 millions de dollars américains entre 1990 et 1994. Pour ce qui est de Nyungwe, avant la guerre, le gouvernement français, parmi d'autres donateurs, apportait une aide de 1,25 millions de dollars américains par an, le gouvernement suisse, 350 000 dollars américains, la Banque mondiale, près de 3 millions de dollars américains, le gouvernement belge, 100 000 dollars américains et la WCS/PCFN, 125 000 dollars américains (Olson, et al., 1995). À l'exception des fonds de la WCS/PCFN, toutes ces aides ont cessé définitivement et il reste peu de choses aujourd'hui des grands investissements réalisés par ces projets. Les rapports de projets ne sont même pas disponibles dans les missions au Rwanda.

L'arrêt de l'aide étrangère est dû en partie au faible niveau de sécurité pour le personnel des projets, mais il résulte probablement de la politique qui consiste à éviter de soutenir un régime corrompu. Les gouvernements apportant une aide à des pays dans le besoin ont le devoir de protéger la vie de leur personnel et ont une obligation envers leurs électeurs visant à garantir qu'ils ne soutiennent pas un gouvernement corrompu ou une guerre civile. Néanmoins, les impacts de nombreux bons projets peuvent être perdus lorsque ceux-ci sont arrêtés brusquement et le personnel soutenu auparavant a peu d'alternatives de survie. Les organismes d'aide d'État devraient envisager des mécanismes de secours garantissant l'obtention de fonds pour leurs projets en temps de guerre civile afin d'éviter les problèmes rencontrés lorsqu'ils accordent leur aide directement au gouvernement. L'un des mécanismes possibles consiste à utiliser les ONG qui souhaitent poursuivre leurs activités sur le terrain.

Après le génocide, les agences de développement sont retournées au Rwanda et ont totalement revu leurs priorités à la lumière des besoins de l'après-guerre. Pendant deux à trois ans au moins, presque toute l'aide se concentrait sur le secours humanitaire, peu de fonds étant consacrés à des programmes de développement. Seul le gouvernement néerlandais a soutenu des programmes de conservation (le PCFN à Nyungwe) mais même cette aide n'aura duré que 18 mois, les priorités de l'aide ayant ensuite changé à cause du changement de gouvernement à La Haye. Le gouvernement allemand a signalé qu'il souhaitait soutenir des projets de conservation mais a attendu que les frontières du Parc national de l'Akagera soient finalement officiellement redéfinies avant d'engager des fonds. À l'heure où ce rapport est rédigé, le gouvernement allemand est le seul donateur bilatéral qui finance la conservation au Rwanda, six ans après le génocide, bien que la conservation des forêts pour la protection de la ligne de partage des eaux et la gestion de l'approvisionnement en eau propre soient un aspect crucial de la production agricole, de la réduction des maladies et de la stabilisation des terres. De plus, les cultures au Rwanda ont été insuffisantes pour alimenter la population depuis le génocide de 1994.

Leçons tirées

On peut tirer plusieurs leçons des expériences de programmes de conservation au Rwanda. Ces leçons peuvent servir de fondement à des recommandations utiles sur la gestion des projets afin de minimaliser les impacts négatifs des conflits affectant les aires protégées qui peuvent se trouver dans des situations de guerre civile et d'instabilité à l'avenir.

Maintenir une présence

Les deux aires protégées au Rwanda qui sont restées relativement intactes ont été celles où une présence a été maintenue virtuellement tout au long du conflit. Dans le PNV et le Nyungwe, le personnel de l'ORTPN et du projet est resté sur place ou n'a été absent que pendant un mois tout au plus. Malgré le fait que dans la majeure partie de l'année 1994, la seule présence était celle du personnel subalterne, le personnel des deux côtés se consacrait à la préservation de son aire protégée, ce qui a clairement contribué à sa survie (Hart et Hart, 1997; Fimbel et Fimbel, 1997; Plumptre, 2000). Dans presque tous les cas, les cadres supérieurs étaient pris pour cible et obligés de fuir. Ce n'est pas surprenant, puisque dans de nombreux cas, les cadres supérieurs africains pouvaient :

  1. provenir d'un groupe ethnique/religieux au pouvoir et étaient donc la cible d'un groupe rival qui tentait d'arriver au pouvoir ;
  2. provenir d'un groupe qui défiait les autorités/le gouvernement en place et étaient donc la cible de ceux qui étaient au pouvoir ;
  3. avoir accès aux fonds ou véhicules du projet (ou étaient supposés y avoir accès) et étaient donc la cible des voleurs.

Pour maintenir une présence en temps de guerre civile, il faut réunir deux facteurs : des personnes engagées et des fonds. Comme l'a montré la section précédente, les principales sources de financement peuvent rapidement être supprimées, si elles proviennent d'organismes d'aide multilatéraux/bilatéraux. La politique des gouvernements concernant l'octroi d'aide aux gouvernements en guerre est toujours complexe, mais la politique de guerre n'empêche pas les ONG internationales de travailler dans un pays dans la même mesure. Si les organismes multilatéraux/bilatéraux acceptaient plutôt de continuer à soutenir des projets par le biais des ONG internationales pendant des périodes d'instabilité, les aires protégées dans lesquelles ils ont peut-être investi des millions de dollars auraient de plus grandes chances de survie. La Fondation des Nations unies soutenue par Ted Turner a récemment donné le ton dans ce domaine en approuvant une dotation de 3 millions de dollars américains pour les Sites du patrimoine mondial dans l'est de la RDC. Ces parcs ou réserves ne reçoivent actuellement aucune aide des autorités du Parc national de la RDC (ICCN) qui ont leur siège à Kinshasa, à l'ouest, parce que la guerre civile a divisé le pays. Il conviendrait d'encourager d'autres donateurs importants à explorer des possibilités identiques pour soutenir des activités de conservation dans des zones de conflit.

Accroître le personnel dévoué

Mettre sur pied un personnel dévoué pour servir les aires protégées relève probablement davantage de la gestion du personnel que de toute autre chose. L'un d'entre nous (A. Plumptre) a entrepris une étude des employés de deux projets au Rwanda (PCFN et CRK) pour déterminer les facteurs qui les conduisent à maintenir leur présence sur le terrain et à souhaiter continuer à protéger leur forêt. Lors de l'interview, les membres du personnel subalterne ont donné un éventail de raisons justifiant la poursuite de leur travail dans la forêt malgré les risques encourus pour leur vie (Plumptre, 2000). L'une des principales raisons citées est qu'ils croyaient qu'ils allaient continuer à percevoir leur salaire à intervalles réguliers et que, si ce n'était pas possible, ils le percevraient dès que la sécurité serait revenue. Pour bon nombre d'entre eux, ce n'était pas tant le montant du salaire qui était important mais le fait que les cadres supérieurs tentaient de le leur faire parvenir à des intervalles assez réguliers. Néanmoins, le paiement du salaire n'était pas le seul facteur considéré comme important. Beaucoup d'employés estimaient que leur travail était important pour leur pays, car on leur avait enseigné le caractère unique de la forêt dans laquelle ils travaillaient. Beaucoup ont également continué à y travailler parce qu'ils pensaient que les cadres supérieurs se souciaient de leur situation et reviendraient dès que la situation serait plus sûre (Plumptre, 2000). Dans certains cas, les cadres supérieurs ont prouvé leur intérêt en renforçant leur soutien afin que d'autres personnes et leur familles aient des maisons plus sûres, en apportant des fonds pour la reconstruction de logements et en octroyant des fonds aux veuves et familles de ceux qui avaient trouvé la mort pendant la guerre.

Le maintien d'une présence comporte bien sûr des risques. Treize membres du personnel du CRK, une dizaine du PNV et environ 90 gardiens du Parc national des Virunga en RDC ont perdu la vie entre 1994 et 2000. Tout décès est inacceptable pour un projet et le risque de mourir doit être l'un des critères déterminant dans la décision concernant le retrait d'une région. Néanmoins, une bonne partie de ces employés ont perdu la vie chez eux et non en mission. Lors de l'interview, de nombreux employés ont exprimé le souhait de continuer à travailler lorsqu'ils pensaient qu'il y avait peu de risques, même s'ils savaient que leurs collègues avaient été tués. Bon nombre d'entre eux pensaient qu'il valait mieux continuer à travailler plutôt que continuer à vivre dans une zone de guerre sans accès à une aide financière. Si les employés estiment qu'il était trop dangereux de travailler, les responsables du projet ne devraient pas les y forcer (il peut y avoir des pressions en ce sens lorsqu'un projet doit prouver qu'il poursuit sa mission s'il veut recevoir une aide financière). Il est possible que beaucoup de cadres supérieurs veuillent également continuer à travailler dans une région parce qu'ils tiennent à leurs employés et leur lieu de travail et qu'ils ne veulent donc pas les quitter même lorsqu'il leur est conseillé de le faire. Dans de telles situations, il doit y avoir un certain niveau de supervision et de gestion des cadres supérieurs à partir du siège social de l'organisation.

Le maintien d'une présence a été bénéfique de plusieurs façons différentes pour les ONG internationales qui travaillent dans les région des Virunga et du Nyungwe. Tout d'abord, étant donné qu'elles ont maintenu une présence pendant des périodes d'instabilité, ces ONG sont davantage respectées par le nouveau gouvernement pour leur engagement envers le pays à un moment où les principaux donateurs ont fui. Ensuite, cela a permis à ces ONG d'exercer une influence importante sur les activités de conservation dans le pays. Par exemple, depuis 1994, le PNV a reçu plusieurs menaces importantes à cause de la présence de ces ONG et du personnel engagé de l'ORTPN sur son territoire. Ces menaces concernaient entre autres le déclassement d'une partie du parc pour le pâturage, le déplacement des réfugiés depuis le Gishwati vers le parc et, plus récemment, la construction d'une route à travers le parc vers Djomba en RDC.

Savoir prévoir

Rétrospectivement, il est facile de dire que les organismes de conservation et les ONG auraient dû être mieux préparés à la guerre au Rwanda. Durant une grande partie de la période 1990-94, la guerre généralisée et la chute du gouvernement n'étaient pas prévues. Il y avait des attaques de guérilla occasionnelles, mais les négociations se poursuivaient et il semblait encore possible de trouver des solutions pacifiques. Il est remarquable que les évaluations à moyen terme des projets de conservation réalisées par l'USAID et la Banque mondiale à cette époque mentionnaient à peine l'insécurité dans le pays (Goussard, 1992; Brusberg, et al., 1993; Frumhpff et Bergmark, 1993). Des plans continuaient à être élaborés et les projets continuaient à être mis en œuvre comme si la politique nationale instable et les tensions croissantes n'étaient pas des facteurs importants risquant éventuellement de réduire l'efficacité ou la viabilité des projets.

Les projets de conservation peuvent en effet prévoir l'insécurité et doivent le faire s'il y a ne serait-ce qu'une allusion à des problèmes potentiels. Tout d'abord, ils doivent prévoir différents niveaux d'alerte préventive et s'assurer que l'ensemble du personnel du projet les connaisse en cas d'urgence. Il convient d'établir des plans pour différents niveaux de risque pour le personnel qui doivent être régulièrement mis à jour à mesure que l'on obtient de nouvelles informations. Un aspect des opérations du projet doit viser l'obtention d'informations sur l'insécurité et la présence de forces armées dans la région où se déroule le projet, ce à partir de plusieurs sources. Par exemple, il convient de mettre au point des plans d'évacuation, prévoir le transfert des responsabilités et définir des budgets réduits ou irréguliers. Il vaut beaucoup mieux régler ce type de questions avant que la situation ne se détériore que de tenter de communiquer à distance avec le personnel resté sur place pendant une crise.

Former le personnel subalterne

Le personnel subalterne peut également recevoir une formation préalable pour prendre davantage de responsabilités en établissant un système de gestion par lequel des employés désignés gèrent des équipes plus petites et leur financement. Il est également important que les employés reçoivent une formation approfondie, que ce soit sur le terrain ou via des cours en externe. Une grande partie de la formation fournie par les projets de conservation est généralement destinée aux cadres supérieurs, délaissant le personnel subalterne. La formation et la désignation des responsabilités pour les cadres supérieurs et le personnel subalterne sont nécessaires, en particulier pendant des crises. Si les cadres supérieurs sont obligés de fuir, il se peut qu'une formation alternative ou une expérience professionnelle les prépare mieux à des responsabilités après leur retour. Par exemple, le temps nécessaire à la stabilisation d'une situation politique peut permettre aux cadres supérieurs de suivre des cours à l'université pendant quelques années et de reprendre ensuite leur travail avec de nouvelles qualifications qui auront une plus grande valeur pour la conservation dans leur pays.

Rester neutre

Il est crucial que tous les projets entretiennent de bonnes relations avec le personnel, les représentants du gouvernement et les militaires au pouvoir, tout en conservant une position politique neutre. Rester neutre n'est pas facile et peut se révéler impossible dans certains cas. Par exemple, le simple fait que le personnel de l'ORTPN et du CRK travaille dans la région des volcans Virunga impliquait pour l'interahamwe qu'il collaborait avec le pouvoir. Par conséquent il devenait la cible d'actes de violence. Néanmoins, il existe une différence évidente entre la poursuite du travail exigée par le projet et le fait d'aider les militaires à opérer dans la région. La politique appliquée par de nombreux organismes de secours consiste à refuser de transporter des soldats et des personnes armées afin de marquer leur neutralité. Néanmoins, dans de nombreux cas, le personnel du projet doit, pour pouvoir travailler, effectuer des patrouilles communes avec les militaires ce qui est parfois perçu un manque de neutralité. Durant une étude réalisée par la WCS dans le Parc national de Kahuzi Biega en 2000, un effort a été consenti pour éduquer les communautés locales vivant autour du parc à propos de l'importance du travail effectué et de la nécessité de la présence de patrouilles militaires afin de limiter un conflit imminent.

Bonnes relations avec les communautés locales et les personnes au pouvoir

Les programmes qui contribuent à informer les militaires, les représentants du gouvernement et les communautés locales à propos des objectifs des programmes de conservation et de leur importance pour l'avenir du pays, peuvent également contribuer à créer une structure de base pour les bons et les mauvais moments. Lorsque c'est possible, un dialogue avec les militaires, en particulier les commandants supérieurs, sur l'importance d'une aire protégée peut réduire le braconnage et les impacts sur l'environnement. C'est souvent la présence de l'armée qui conduit à un braconnage important en temps de guerre civile, comme cela a été le cas dans le Parc national de l'Akagera et encore actuellement dans le Parc national des Virunga en RDC. De même, le fait de communiquer de manière permanente avec les communautés locales peut aider le projet de plusieurs façons différentes:

  1. cela contribue à limiter les conflits concernant l'utilisation des ressources naturelles lors d'un conflit armé ;
  2. cela permet de recevoir d'elles des informations sur leur perception de la sécurité à un moment donné et peut contribuer à avertir le personnel du projet de l'imminence des attaques ; et
  3. cela peut contribuer à identifier des domaines nécessitant une aide de la part de la communauté qui, si elle est attribuée, pourra améliorer les relations après le conflit.

L'éducation de la communauté peut jouer un rôle important dans la réduction des impacts sur une aire protégée lors d'un conflit, bien que ce soit très difficile à mesurer. Il est certain que le programme d'éducation des années 80 autour du PNV a conduit à une grande prise de conscience de l'importance internationale et de la rareté des gorilles de montagne, et il est significatif que peu de gorilles aient été tués dans les volcans Virunga lors du conflit, même si des hommes mouraient de faim dans la forêt. Il est difficile de dire si ce phénomène résulte uniquement de l'éducation de la communauté, mais nous pensons que celle-ci a certainement joué un rôle dans la survie des gorilles.

Une bonne communication

Enfin, fournir de bons équipements de communication radio au personnel sur le terrain est très important afin de leur permettre de garder un contact régulier dans des circonstances difficiles. La capacité des cadres supérieurs à communiquer avec le personnel sur le terrain lorsqu'ils sont confinés dans des villes sûres, ou la capacité des employés sur le terrain de communiquer entre eux lorsqu'ils se trouvent dans une aire protégée est essentielle. Les équipements radio coûtent assez cher et sont souvent convoités par les groupes armés qui veulent eux-mêmes disposer de moyens de communication. Néanmoins, étant donné que cela peut contribuer à réduire le danger de mort pour le personnel, tous les projets doivent recolter des fonds pour des radios et les remplacer lorsqu'elles sont volées. Depuis 1994, des équipements radio avec amplificateur ont été fournis pour des opérations du PNV et de la forêt de Nyungwe afin d'assurer de meilleures communications avec les employés sur le terrain.

Conclusions

Le génocide au Rwanda a conduit à la perte de la forêt de Gishwati, d'une grande partie de la forêt de Mukura, et de 70% du Parc national de l'Akagera (Figure 6). Les zones qui sont restées en grande partie intactes sont celles où les ONG internationales et l'ORTPN ont maintenu une présence en personnel et fourni certaines ressources financières. Cela souligne non seulement l'importance du maintien d'une présence lorsque cela est possible, mais également l'importance du choix des zones de conservation les plus importantes étant donné qu'elles requièrent un engagement à long terme. La période de guerre catastrophique au Rwanda a été courte, permettant la reprise et la reconstruction des projets de conservation assez rapidement après le début du conflit. Dans des pays tels que le Soudan, l'Angola, le Sierra Leone, le Libéria et la RDC, où les combats sont plus longs, il peut être beaucoup plus difficile de maintenir des opérations de conservation. Néanmoins, l'expérience des efforts de conservation au Rwanda démontre qu'une équipe engagée de ressortissants nationaux peut maintenir une présence et exercer une influence importante pour la conservation, même pendant des périodes de conflit armé et d'instabilité politique.

Figure 6. Carte du Rwanda montrant l'emplacement des aires protégées. Situation in 2000.

Toutes les situations de conflit armé sont différentes et il est impossible de donner une recette afin de déterminer de ce qu'il faut faire et ne pas faire. Néanmoins, les actions suggérées ici peuvent contribuer à minimiser les impacts négatifs d'un conflit armé.


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Acronyms

AWF

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DGF

Direction Generale des Forêts

DFGF

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DRC

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GTZ

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IGCP

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KRC

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ORTPN

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PCFN

Projet Conservation de la Forêt de Nyungwe

PNV

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RPA

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RPF

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USAID

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WCS

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WWF

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Auteurs

Andrew J. Plumptre
Wildlife Conservation Society,
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Current address: Director of Albertine Rift Programme, PO Box 7487, Kampala, Uganda. aplumptre@aol.com

Michel Masozera
Director, Projet Conservation de la Foret de Nyungwe,
PO Box 1321, Kigali, Rwanda

Amy Vedder
Director of Living Landscapes Program,
Wildlife Conservation Society,
2300 Southern Boulevard,
Bronx, New York 10460,
USA


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